de Jamie Bonham

Plusieurs événements survenus le 26 mai accéléreront substantiellement la transition énergétique à l’échelle mondiale.

Il n’est jamais facile d’identifier le point d’inflexion d’une tendance, même lorsque celle-ci atteint un sommet. On peut toutefois déclarer sans trop se tromper que la date du 26 mai 2021 restera dans les mémoires pour ce qui tient de la transition vers un avenir sobre en carbone.

Nous analysons dans cet article les incidences des quatre événements majeurs suivants :

  1. L’exclusion des membres du conseil d’administration d’Exxon Mobil à l’issue d’une lutte par procuration
  2. L’obligation par voie judiciaire faite à Royal Dutch Shell de réduire ses émissions de carbone
  3. Le vote en faveur d’une proposition concernant les émissions de catégorie 3 par les actionnaires de Chevron

Et de façon proactive, grâce notamment à l’engagement de longue date de NEI :

  1. La présentation d’une nouvelle stratégie d’entreprise par Suncor Énergie assortie d’intentions envers le zéro net

Ajoutons à cela le rapport publié plus tôt en mai de l’Agence internationale de l’énergie Zéro net d’ici 2050 qui se veut « le premier schéma directeur complet en matière énergétique à l’échelle mondiale ». L’AIE a effectivement opéré tout un revirement après avoir longtemps servi les intérêts des sociétés de combustibles fossiles en légitimant leur immobilisme et leur modèle d’affaires traditionnel.

Pour se faire une idée de ce que nécessitera l’atteinte du zéro net d’ici 2050, le rapport présente plus de 400 étapes, dont « l’absence d’investissement dès aujourd’hui dans de nouveaux projets visant des combustibles fossiles ou dans des centrales à charbon encore en pleine activité, l’arrêt des ventes de véhicules de tourisme neufs à combustion interne d’ici 2035, la transition complète de toutes les centrales électriques d’ici 2040 au plus tard ». L’AIE reconnaît que les installations pétrolières actuelles engloutiront encore des milliards de dollars pour éviter une chute brutale de leur activité, car on ne peut s’affranchir de notre dépendance aux combustibles fossiles d’un seul coup.

Soyons clairs : le rapport de l’agence ne constitue aucunement une prédiction, ni même une prévision, mais simplement une description détaillée d’un scénario à son avis plausible accompagné des étapes à suivre pour le mener à bien.

En tout état de cause, ce rapport permet de balayer les derniers doutes sur la réalité de la transition énergétique (pour ceux qui en avaient encore). La situation a effectivement considérablement évolué, le camp défendant fermement le statu quo a fini par se ranger du côté de la transition énergétique. Il s’agit d’un moment charnière, à partir duquel la transition ne pourra qu’accélérer.

Pour tous les sceptiques de la gestion de propriété active et de l’engagement auprès des sociétés, ces récents événements devraient leur ouvrir les yeux sur l’impact de ces démarches et leur proposition de valeur. Celles-ci ont été d’ailleurs dans la plupart des cas mises en œuvre, ou à tout le moins fortement influencées, exclusivement par des investisseurs.

Entrons maintenant dans le vif du sujet.

  1. L’exclusion des membres du conseil d’administration d’Exxon Mobil à l’issue d’une lutte par procuration

ExxonMobil a perdu une historique bataille par procuration contre des investisseurs qui ont dénoncé la composition de son conseil d’administration. La société a effectivement perdu deux sièges (et potentiellement trois au moment d’écrire ces lignes) au profit de nouvelles recrues aux opinions plus progressistes sur la question climatique. Cette campagne, qui visait en fait à remplacer quatre administrateurs d’Exxon, a été menée par un fonds de couverture au nom d’Engine No.1, avec le soutien d’importants investisseurs institutionnels, comme le Régime général de retraite de la ville de New York et le Fonds de pension des employés du service public de la Californie.

À notre avis, de toutes les grandes sociétés gazières et pétrolières américaines, Exxon se trouve probablement la mieux placée pour réussir sa transition énergétique. Elle peut effectivement compter sur un modèle d’affaires intégré richement doté en recherche et développement et a de plus embauché des experts climatiques crédibles. Son intransigeance pour progresser plus rapidement n’a fait qu’entretenir la frustration des investisseurs.

Nous craignons toutefois que cet apport de sang neuf tant attendu ne débouche sur un conseil d’administration divisé et en conséquence peu efficace. Le déploiement du plan de transition de la société suscite donc un intérêt particulier et nous comptons bien le suivre de près.

  1. L’obligation par voie judiciaire faite à Royal Dutch Shell de réduire ses émissions de carbone

Shell a perdu un procès aux Pays-Bas et a été sommée de réduire ses émissions de carbone de 45 % d’ici 2030 (par rapport aux volumes de 2019). Cette décision placera la société en conformité avec l’Accord de Paris. Un avocat du groupe environnemental Les Amis de la Terre, Roger Cox, a déclaré « à la suite de notre exemple, la population mondiale se tient prête à engager des poursuites judiciaires contre les sociétés pétrolières ».

On verra si l’avenir lui donne raison, mais cette décision judiciaire laisse certainement à penser que les autres multinationales de ce secteur d’activité réviseront rapidement leur copie. Dans sa décision, la cour a défini la politique de Shell comme « pas concrète » et « pleine de lacunes ». À notre avis, la simple menace de poursuites judiciaires (maintenant qu’un précédent existe) suffira pour que les pétrolières révisent à la hausse leurs ambitions. Notons que Shell a interjeté appel et qu’il ne s’agit donc pas d’une décision définitive.

  1. Le vote en faveur d’une proposition concernant les émissions de catégorie 3 par les actionnaires de Chevron

Les actionnaires de Chevron ont voté à 61 % en faveur d’une résolution demandant à la société de réduire ses émissions de carbone de catégorie 3. Il s’agit des émissions indirectes liées à l’utilisation par le consommateur des produits de la société, jusqu’à la phase finale de la chaîne de valeur. En d’autres termes, lorsqu’une entreprise s’engage à réduire ce type d’émissions, elle entre dans une transformation totale de son modèle d’affaires. La proposition ne force toutefois pas Chevron à se fixer un objectif particulier, ni même un calendrier. Cet événement illustre, malgré tout, la volonté croissante des investisseurs d’obliger les sociétés qui semblent traîner les pieds à accélérer la cadence.

Notons effectivement que le nombre de résolutions liées au climat qui ont déjà obtenu un vote majoritaire en 2021 représente quasiment le double de celui obtenu durant toutes les années précédentes, depuis la toute première qui a été soumise. Les attentes des investisseurs ont augmenté drastiquement et les sociétés feraient bien d’en tenir compte.

  1. La présentation d’une nouvelle stratégie d’entreprise par Suncor Énergie assortie d’intentions envers le zéro net

La présence de Suncor dans l’actualité se justifie, car elle figure parmi les rares sociétés qui posent de façon proactive des jalons dans la transition vers le zéro net, avant même que ses investisseurs ne se préoccupent de la question. NEI figure d’ailleurs parmi ces investisseurs. Nous nous engageons auprès de la société depuis plus d’une décennie, et particulièrement sur la planification de la transition depuis environ six années. La stratégie dévoilée le 26 mai consacre notre collaboration.

Celle-ci comporte effectivement un calendrier pour l’atteinte du zéro net d’ici 2050, sans croissance nette de la production, ainsi qu’un objectif absolu de réduction des gaz à effet de serre d’ici 2030. Suncor se tourne vers l’hydrogène et l’énergie renouvelable ainsi que le captage, l’utilisation et le stockage du carbone. À notre avis, cette stratégie correspond bien à la structure intégrée de la société, car elle tire parti de ses forces intrinsèques. En outre, elle prévoit des engagements en termes d’investissement, tout en identifiant les technologies essentielles à ses projets à court et long termes. De plus, l’entreprise consommera une bonne partie des nouvelles sources d’énergie produites par elle-même. En réalité, elle sert de principal débouché aux capacités de production qu’elle prévoit créer, réduisant ainsi le risque de marché inhérent à la diversification de ses activités.

Nous avons reçu un courrier qui nous a fait bien plaisir après la réunion d’investisseurs de la société, celle-ci nous remerciant pour notre implication à son évolution jusqu’à présent. Nous comptons bien poursuivre notre collaboration avec Suncor et avec d’autres entreprises du secteur.

Comment organiser la suite des événements?

ExxonMobil et Chevron qui ne peuvent plus brider leurs actionnaires, ou Shell qui ne peut échapper à une décision de justice intentée par une poignée d’activistes (malgré tous les avocats qu’elle peut s’offrir), révèlent un contexte qui augure bien pour la suite à notre avis, confirmant que la réticence des entreprises à organiser leur transition diminue et même, dans certains cas, se transforme en stratégie proactive, comme dans le cas de Suncor.

NEI exploitera à plein cette évolution dans ses futurs engagements auprès des sociétés. Ces événements du 26 mai jouent pleinement en notre faveur. Soyez assurés que nous tirerons le meilleur parti de cette conjoncture