Un enjeu encore plus crucial en période de COVID

2 octobre 2020

Nous avons entendu à maintes reprises que la crise de la COVID-19 mènerait à des bouleversements fondamentaux dans le fonctionnement des entreprises. Effectivement, quand celle-ci a surgi, des centaines de dirigeants nord-américains ont annoncé qu’ils suspendaient temporairement leur rémunération, par solidarité avec leurs employés et citoyens affectés par la pandémie. Une action qui paraissait admirable à première vue, mais si vous analysez de plus près la structure de rémunération des dirigeants, il ne s’agit pas d’un geste aussi noble qu’il n’y paraît

Au début de la pandémie, les dirigeants de centaines de sociétés inscrites en bourse au Canada et aux États-Unis ont volontairement baissé leur salaire. Excellente nouvelle, non? Pas vraiment. Le geste restait largement symbolique dans les faits. Pourquoi? Les baisses de salaires concernaient la composante fixe de leur rémunération, alors que la partie basée sur les actions de la société représente la plus importante dans le total. En réalité, de nombreux dirigeants, notamment celui de Facebook, ne se sont versé qu’un dollar comme salaire en 2019, mais ont quand même obtenu une rémunération totale de plusieurs millions de dollars.

La rémunération des dirigeants constitue un problème structurel

Les investisseurs ont encouragé le développement de systèmes de rémunération basés sur les actions des sociétés dans les années 90, afin de motiver les dirigeants à en faire augmenter la valeur. La stratégie a fonctionné au-delà de toute espérance, entraînant une hausse des cours boursiers pendant des décennies. Il est devenu monnaie courante pour les sociétés de se concentrer sur les résultats à court terme, de sorte à doper la valeur de l’action et indirectement (ça n’est pas un hasard) la rémunération du dirigeant.

Effectivement, le système a connu un tel succès qu’aujourd’hui la majorité des régimes de rémunération de dirigeants au Canada comprennent une composante basée sur les actions supérieure à 70 % du total. C’est encore plus marqué aux États-Unis, avec une composante en actions dans les régimes de rémunération des dirigeants qui dépasse 80 % du total. La rémunération des dirigeants constitue donc un problème structurel qui nécessite qu’on s’en préoccupe sérieusement, mais pour l’instant rien ne change. En 2019, ces régimes ont généré des rémunérations totales choquantes pour le commun des employés. Les recherches de NEI ont analysé que le salaire annuel du chef de la direction le mieux rémunéré au Canada culminait à 24 millions $, par rapport à… 280 millions $ US aux É.-U.! Il ne s’agit pas seulement de montants excessifs au-delà de toute forme de bon sens, mais de sommes extrêmement excessives en comparaison du salaire médian du reste de la population (sans compter les incertitudes financières liées à la COVID-19 avec lesquelles celle-ci doit composer).

 Il est temps de reconnaître les inégalités sociales engendrées par la rémunération des dirigeants

Dans ce contexte, la rémunération des dirigeants ne représente pas seulement un enjeu de gouvernance, mais également un problème social intégralement lié à celui de l’inégalité des revenus. Il suffit de jeter un œil au montant en question pour se rendre compte de l’importance de cet enjeu. Les sociétés dont les dirigeants reçoivent des rémunérations que NEI estime « excessives » ou « extrêmement excessives » pèsent significativement sur l’économie et la société, affectant près de 8,5 millions d’employés, qui (pour la plupart) n’ont pas l’ombre d’un système de rémunération basé sur les actions. Ces sociétés représentent également environ un cinquième de la capitalisation de la Bourse de Toronto et plus d’un tiers de l’indice S&P 500.

L’enjeu ne concerne donc pas seulement une poignée de sociétés et un nombre limité d’employés, pourtant rien ne change. Durant la période de vote par procuration de 2020, NEI a analysé que l’immense majorité des investisseurs avait approuvé les régimes de rémunération de dirigeants sans aucune hésitation.

Pour que les sociétés traitent les inégalités sociales et les enjeux de développement durable liés aux rémunérations excessives des dirigeants, tous les investisseurs doivent agir dans la même direction. Nous devons trouver des solutions aussi créatives que l’étaient initialement les régimes de rémunération basés sur des actions, mais bien plus acceptables pour toutes les parties prenantes (et pas uniquement les actionnaires et les dirigeants).