4 september 2020

Au risque d’employer un mot particulièrement en vogue cette année, la réponse du sport professionnel aux tirs de la police de Kenosha (au Wisconsin) qui ont grièvement blessé Jacob Blake a été… sans précédent. Le drame a effectivement déclenché une grève de joueurs, qui ne réclament pas cette fois-ci des hausses de salaires, mais la dénonciation du traitement social d’un groupe particulier de personnes. C’est évidemment dans la NBA que le mouvement s’est produit, compte tenu de la forte majorité de joueurs de basket-ball afro-américains, puisqu’il s’agit de la question du racisme systémique. Cet événement exige de tirer des leçons sur les risques ESG auxquels sont confrontées les sociétés aujourd’hui.

Le traitement des professionnels des ligues nationales a toujours fait couler beaucoup d’encre. C’est uniquement grâce au développement des associations de joueurs (des syndicats dans les faits) que les salaires et les conditions de travail des sportifs se sont améliorés, au point de rétribuer équitablement leur contribution. Aujourd’hui, les heureux élus dans les quatre grandes ligues nord-américaines (NBA, NFL, MLB et NHL) figurent évidemment tous dans le centile des athlètes les mieux rémunérés, et les grandes vedettes accumulent une richesse qui se compare aisément à celle des propriétaires des équipes.

La NBA a toujours figuré encore un cran au-dessus des autres. Les joueurs d’exception ont sans doute mieux réussi à exercer une forte influence sur leur sport que les footballeurs ou d’autres sportifs. L’indépendance des joueurs de basket n’a effectivement aucun équivalent dans le monde du sport professionnel. Le légendaire entraîneur de la NBA, Chuck Daly, avait bien résumé la situation, en expliquant que s’occuper de l’équipe des Pistons de Detroit revenait à gérer 15 PDG.

Le boycott des séries éliminatoires par les Bucks de Milwaukee après que Jacob Blake tombe sous les balles de la police a créé toute une onde de choc, les joueurs de la NBA devenant subitement des représentants exceptionnellement visibles de Black Lives Matter. Leur décision ne pouvait avoir plus d’impact, après un arrêt forcé de l’ensemble du sport professionnel pendant de long mois pour cause de COVID-19.

La LNH a réagi bien différemment. La Ligue nationale de hockey n’a jamais démontré une mentalité particulièrement progressiste. À ses tout débuts, trois équipes appartenaient au même propriétaire, une organisation qui ne favorisait pas les joueurs. Le hockey a conservé cette culture conservatrice. Lorsque la LNH a décidé que la paralysie et les souffrances de Jacob Blake ne valaient que quelques platitudes d’avant-jeu, personne n’a vraiment été surpris.

Pourtant, malgré toute sa résistance au changement, le hockey évolue (sous la pression des joueurs là aussi). Un groupe de hockeyeurs professionnels actifs et retraités, dont un certain nombre de joueurs de couleur, se sont effectivement regroupés sous l’Alliance de la diversité dans le hockey pour dénoncer ce manque total d’ouverture au monde extérieur, demandant au commissaire de la NHL, Gary Bettman, de suspendre les séries éliminatoires. Celui-ci a immédiatement accédé à leur demande, emboîtant le pas à la NBA (son ancien employeur).

Quel rapport avec les enjeux ESG?

Premièrement, remarquons que des employés (en l’occurrence les joueurs) exigeant une responsabilité de leur employeur (la ligue et ses propriétaires) ne constituent pas un phénomène propre au monde du sport. Les employés de Facebook ont aussi à leur manière pris les choses en main et dénoncé le manque d’initiative sur un enjeu social : le refus de traiter la question des communications agressives du président Trump. Les employés disposent réellement d’un pouvoir de plus en plus grand grâce aux outils qui permettent aujourd’hui de dénoncer le comportement inadéquat des dirigeants d’entreprise. Si ceux-ci refusent de reconnaître les faits, ils se mettent rapidement dans une situation substantiellement problématique.

Deuxièmement, les récentes manifestations de masse laissent des traces significatives dans la société occidentale. Si vous dirigez une entreprise et que vous ne voyez pas les risques qui s’accumulent à l’horizon, votre réputation pourrait en souffrir un jour ou l’autre. Il s’agit d’une mauvaise stratégie de développement durable.

Enfin, les événements que nous avons vécus dans les grandes ligues sportives ont révélé à ceux qui en doutaient encore que les comportements humains dépendent par essence de motivations, qu’il s’agisse de sportifs professionnels, d’employés, de consommateurs ou d’investisseurs.

Les entreprises doivent en tenir compte si elles ne veulent pas progressivement se faire dépasser, comme le réalisent probablement la NHL et même Facebook. L’époque ne récompense pas les suiveurs et mieux vaut ne pas figurer parmi ceux que l’histoire sanctionnera.