Les complexités liées au financement, à l’approvisionnement et la distribution des vaccins pourraient empêcher un accès équitable, au détriment des populations vulnérables

Par Jonathan Bey

En cette fin d’année 2020, l’actualité relaie avec enthousiasme les approbations de vaccins et les prévisions de reprise imminente. Selon l’outil de suivi des vaccins contre le coronavirus du New York Times, six vaccins ont déjà reçu des autorisations préliminaires ou limitées en Chine, en Russie et dans les Émirats arabes unis. De plus, le vaccin développé par Pfizer et BioNTech a obtenu une approbation complète au Canada et en urgence au Royaume-Uni.

Ce n’est qu’un début. Au cours de l’année prochaine, des milliards de doses devront faire l’objet d’examen, d’autorisation, de fabrication et de distribution. Chez Placements NEI, nous dialoguons avec les principaux laboratoires pharmaceutiques qui développent les vaccins, notamment Pfizer, AstraZeneca et Merck & Co., dans le cadre de notre programme d’engagement des sociétés, en insistant sur le besoin d’un accès équitable à l’échelle mondiale. Ces entreprises ont démontré une volonté d’écouter leurs parties prenantes et ont pris plusieurs résolutions en faveur d’un accès équitable aux médicaments.

Les risques de développement d’un vaccin

Les laboratoires pharmaceutiques jouent un rôle de premier plan pour cet accès équitable, mais la distribution des vaccins à l’échelle mondiale se heurte à des difficultés structurelles. L’importance des coûts de développement et les incertitudes inhérentes à un tel projet signifient que les laboratoires doivent prendre des mesures d’atténuation de leurs risques.

Depuis le début de la pandémie, les gouvernements et les organismes internationaux les ont soutenus financièrement, en promettant d’acheter leurs vaccins si la production s’avérait concluante par le biais du mécanisme de garantie de marché. Ce dispositif novateur a déjà été utilisé pour le développement des vaccins contre le pneumocoque, avec des résultats prometteurs, mais jamais pour d’autres virus très contagieux, en tout cas jusqu’à maintenant.

Les difficultés liées à l’approvisionnement et la distribution de vaccins

En l’occurrence, le suivi des mécanismes de garantie de marché (ou « AMC ») bilatéraux et multilatéraux a rapidement manqué de cohérence. Un AMC bilatéral lie un seul pays avec un fabricant de vaccins. Les ententes signées par le Canada avec Pfizer et Moderna pour des millions de doses et dont on a beaucoup parlé cet été constituaient des AMC bilatéraux. Ils ne présentent pas grande difficulté d’interprétation. En revanche, la situation se corse avec les AMC multilatéraux. Il s’agit d’ententes d’approvisionnement signées entre un organisme international représentant plusieurs pays et un regroupement de fabricants de vaccins, comme COVAX, l’initiative mondiale d’approvisionnement et de distribution de la GAVI (la Global Vaccine Alliance) ou la Coalition pour les innovations en matière de préparation aux épidémies de l’Organisation mondiale de la santé. COVAX vise avant tout à procurer des vaccins contre la COVID-19 aux populations les plus vulnérables et qui en ont le plus besoin dans le monde, indépendamment du niveau de richesse de leur pays de résidence. L’accord concerne pas moins de 18 fabricants.

Bien que ces AMC aient contribué à accélérer le rythme de développement des vaccins, ils risquent également de nuire à leur répartition équitable à l’échelle mondiale dans la phase aiguë de la pandémie. C’est cet aspect qui nous préoccupe et dont nous avons dialogué avec les laboratoires pharmaceutiques de premier plan. La plupart des grands vaccins ont dans le passé été bien plus largement administrés dans les pays les plus favorisés que dans ceux ayant un niveau de richesse moyen ou faible. Voici les raisons pour lesquelles les ententes bilatérales risquent de reproduire ce problème :

  • Lors de négociations d’ententes séparées, le financement dédié aux organismes internationaux, qui vient généralement des pays les plus riches et contribue à subventionner la vaccination des plus pauvres, diminue généralement. Même si COVAX n’avait pas pour vocation de fournir des vaccins au monde entier, les capitaux qui ont été investis dans d’autres ententes ont réduit les financements dont elle a besoin pour vacciner 2 milliards de personnes;
  • Les accords bilatéraux visent à fournir un nombre fixe de vaccins à un pays en particulier, indépendamment des quantités disponibles, de sorte que les obligations ainsi créées compromettent la réponse à des besoins fluctuants, particulièrement durant la phase aiguë de la pandémie, lorsque les vaccins doivent être distribués aux populations les plus vulnérables (précisément selon le modèle visé par COVAX).

Malgré ces interférences, les mécanismes de garantie de marché bilatéraux et multilatéraux ont permis de répondre à des besoins urgents, en réduisant les incertitudes afférentes aux quantités pour les gouvernements, tout en offrant aux laboratoires une visibilité financière. Ces mécanismes en plein essor constituent donc des outils valables pour le développement de vaccins, actuellement et à l’avenir. Il est toutefois important d’entamer une réflexion avant de soutenir tous les mécanismes de garantie de marché. La pandémie a effectivement montré que les financements significatifs qu’ils recueillaient avaient un impact majeur.

Que doit-on en retenir? Il est important de trouver un point d’équilibre. À l’avenir, les mécanismes de garantie de marché concernant des maladies contagieuses susceptibles de dégénérer en pandémie devraient faire l’objet d’une meilleure coordination mondiale, particulièrement dans les phases aiguës, afin d’assurer la distribution prioritaire aux populations vulnérables. Ceux qui se concluent durant des périodes moins critiques restent des outils valables pour permettre aux différents gouvernements de conserver une approche flexible. Toutefois, toutes les parties prenantes doivent collaborer afin de concilier le soutien des laboratoires pharmaceutiques, qui ont besoin de modèles de financement novateurs pour développer des vaccins, et le financement des organismes internationaux, qui ont besoin de capitaux pour distribuer les vaccins aux populations vulnérables. Les deux dimensions ont la même importance dans la recherche d’une action mondiale juste et équitable.