de Nawar Alsaadi.

L’analyse ESG permet d’identifier les nouvelles formes de risques au développement durable.

Jusqu’aux années 70, l’actif corporel (bâtiments, usines, gisements miniers, etc.) constituait l’essentiel du bilan de la plupart des constituants de l’indice S&P 500, soit 83 % par rapport à 17 % pour l’actif incorporel (propriété intellectuelle, marques, brevets, recherche et développement, etc.). Aujourd’hui, la proportion s’est inversée, 90 % de l’actif des constituants de l’indice S&P 500 ayant une nature incorporelle d’après le cabinet de consultation en services financiers Ocean Tomo.

Source: Ocean Tomo, LLC Intangible Asset Market Value Study, 2020
*Mise à jour intermédiaire de l’étude en date du 7/1/2020

Cette évolution s’explique largement par le développement des connaissances professionnelles et la numérisation de notre économie. En conséquence, la création de richesses dépend de plus en plus des innovations technologiques et des modèles d’affaires ayant une faible intensité en immobilisations corporelles. Bien qu’il s’agisse d’un sujet fascinant en soi, ce billet n’en couvre pas la totalité, mais une dimension particulière que je désignerais volontiers par l’expression « actifs incorporels en perdition ».

Une menace pour la valeur des entreprises

Ce concept d’actifs incorporels en perdition s’inspire de l’original (« stranded assets ») présenté par l’organisme Carbon Tracker au début des années 2010 pour faire prendre conscience de la déperdition de valeur des actifs corporels en raison de la transition vers une économie sobre en carbone. Mark Carney, ex-gouverneur de la banque d’Angleterre et de la Banque du Canada, a également vulgarisé cette notion dans un discours tenu à la Lloyd’s de Londres en septembre 2015.

Cette logique d’actif en déperdition s’étend aujourd’hui aux immobilisations incorporelles, affectées également par la transition mondiale vers une économie plus équitable et plus durable. Les actifs incorporels, comme tous les actifs, tirent leur valeur d’une hypothèse implicite de rendement économique. Ainsi, une marque alimentaire bien connue vaut un certain montant, en partie par le simple fait que les consommateurs acceptent de verser un prix plus élevé que pour un produit sans marque. La valorisation d’une entreprise technologique dépend souvent des propriétés intellectuelles qu’elle possède, en supposant que celles-ci continueront de générer une valeur économique dans un avenir prévisible. L’évaluation économique d’un constructeur automobile de premier plan intégrera très probablement son savoir-faire et ses capacités de gestion des approvisionnements, deux éléments incorporels. La plupart des hypothèses contenues dans ces exemples paraissent sensées dans un monde relativement stable, mais nécessiteront constamment des remises en cause dans une période de changement rapide.

Or, il suffit de lire le dernier rapport des préférences des consommateurs de l’Institut IBM for Business Value pour constater à quel point la période actuelle réserve des changements rapides, révélant que 84 % des consommateurs privilégiaient le développement durable dans le choix d’une marque, comparativement à 77 % en septembre 2019. En outre, 55 % des 14 000 répondants estiment qu’il s’agit d’un élément « extrêmement important », par rapport à 45 % il y a 18 mois, soit un bond de 22 %. Des tendances puissantes et rapides comme celles-ci ont des implications majeures sur les hypothèses entourant les actifs incorporels à l’échelle mondiale.

Meilleur positionnement des entreprises ESG pour un monde incorporel

L’analyse financière conventionnelle parvient difficilement à repérer, évaluer et intégrer des facteurs non financiers, comme l’évolution de la perception du développement durable. Puisque les éléments incorporels représentent aujourd’hui l’essentiel de la valorisation des entreprises, la pertinence des hypothèses non financières qui servent à la déterminer conditionne de plus en plus la capacité à préserver le capital d’un placement. Contrairement à l’analyse financière, qui repose uniquement sur les bilans et l’état des résultats, l’approche ESG se concentre sur les facteurs non financiers, et donc sur les hypothèses entourant les éléments incorporels par nature.

J’ai évoqué ci-dessus les risques émanant de cette notion d’actif incorporel en perdition. Une marque alimentaire mondiale peut rapidement perdre sa valeur si ses produits s’avèrent préjudiciables à la santé humaine ou que les préférences des consommateurs changent au profit de choix plus sains. Les propriétés intellectuelles d’une société technologique peuvent devenir obsolètes en très peu de temps si celles-ci dépendaient de l’exploitation des données personnelles dès l’instant où les consommateurs et les pouvoirs publics ne la tolèreraient plus. Le savoir-faire et la qualité de la gestion des approvisionnements d’un constructeur automobile peuvent disparaître si la société ne produit plus que des véhicules à combustion interne. L’essentiel de la valeur incorporelle de ces sociétés n’aurait aucune justification si elle se basait sur une hypothèse de continuité de modèle d’affaires non durables.

Combien de sociétés dans votre portefeuille courent-elles ces risques? Quelle proportion de l’actif incorporel entrant en compte dans la valorisation des constituants de l’indice S&P 500 n’a aucune valeur de réalisation en raison d’hypothèses erronées concernant des modèles d’affaires non durables? La valeur des entreprises reposant aujourd’hui essentiellement sur leur actif incorporel, la sensibilité de celle-ci à l’évolution des tendances et des pratiques de développement durable ne fera que se renforcer. Les sociétés et les investisseurs qui ont conscience de ces risques tireront vraisemblablement mieux leur épingle du jeu par une réorientation des capitaux vers des modèles d’affaires durables.