12 Juin 2020

S’engager auprès de sociétés sur des enjeux ESG d’importance n’a jamais été facile. Au-delà du temps passé, l’exercice demande de la diligence, de la patience et de la persistance. Un peu de chance peut parfois aider.

Comme de nombreuses sociétés technologiques, Alphabet réussit dans bien des domaines. La société mère de l’outil de recherche le plus populaire au monde (Google) s’est effectivement diversifiée massivement au point de devenir un groupe intégré dont les activités concernent maintenant Internet, les services de communication, les soins de santé, le développement de médicaments, l’intelligence artificielle (IA), le matériel informatique, la sécurité et la surveillance, la robotique, les véhicules autonomes, la finance et les placements, l’innovation urbaine ou encore les ballons dirigeables.

Or, celles-ci reposent essentiellement sur l’exploitation de renseignements appartenant aux utilisateurs (comme pour les autres sociétés technologiques de premier plan) et génèrent donc de sérieux risques en matière de reconnaissance et de protection des droits numériques. Effectivement, le respect de la confidentialité sur Internet et surtout la façon de garantir ce respect suscitent des préoccupations, intelligence artificielle et droits de la personne ne faisant pas forcément très bon ménage.

L’influence démesurée et systémique de Google nous a conduits à nous engager auprès d’Alphabet pour faire évoluer trois aspects liés à ses activités, produits et services:

  1. De sérieuses lacunes en matière de gouvernance et de supervision des atteintes collectives et individuelles à la confidentialité des renseignements;
  2. Des risques liés au modèle d’affaires reposant sur l’utilisation des données, la modération de contenus, la surveillance et les droits numériques (respect de la confidentialité, liberté d’expression et conséquence involontaire de l’IA);
  3. Un manque de relations avec les parties prenantes, notamment les employés, les clients et les actionnaires.

En 2019, nous avons formé une coalition internationale d’investisseurs dans Alphabet, composée de Federated Hermes à Londres (un sous-conseiller du Fonds d’actions mondiales ER NEI), Robeco à Rotterdam et le Sustainability Group of Loring Wolcott & Coolidge à Boston), afin d’exprimer nos préoccupations au conseil d’administration de la société. Nous avons ainsi rédigé une lettre détaillée qui expliquait nos inquiétudes et sollicitait une rencontre. Nous avons également invité d’autres investisseurs ayant des craintes similaires à participer à l’effort. Nos efforts ont reçu un très fort soutien, puisque plus de 80 institutions financières représentant un actif sous gestion de près de 10 billions$ US ont signé la lettre.

Malheureusement, Alphabet a ignoré nos propos. En conséquence, nous avons durci le ton, déposant alors une proposition d’actionnaires à soumettre à l’assemblée annuelle de la société en juin 2020. Celle-ci demandait précisément au conseil d’administration de l’entreprise de superviser directement la question des droits de la personne.

Nous savions que notre marge de manœuvre demeurait malgré tout étroite, puisqu’il s’agissait d’un engagement récent et surtout parce que le capital de la société reste largement entre les mains de la haute direction. L’objectif visait à sensibiliser les administrateurs à cet enjeu et inciter l’entreprise à accepter un dialogue.

Les événements ont alors pris une tournure que personne ne pouvait prévoir.

Premièrement, la crise de la COVID-19 a catalysé l’utilisation soudainement beaucoup plus intense d’Internet, révélant au passage les faiblesses des modèles d’affaires et des risques inhérents aux activités des sociétés technologiques.

Deuxièmement, le décès de George Floyd lors d’une bavure de la police de Minneapolis a déclenché des manifestations gigantesques contre le racisme à l’égard de la population noire. La gravité de l’enjeu s’est imposée à tous avec la même rapidité, notamment auprès des sociétés et des investisseurs.

Or, c’est dans ce contexte qu’Alphabet a demandé de voter contre la proposition que nous avions soumise conjointement, en déclarant quelques jours auparavant que «l’organisation actuelle du conseil d’administration et des comités convenait déjà au traitement de ces questions».

Un tel appel au statu quo revêtait une tout autre signification le jour du vote, se heurtant directement aux aspirations et aux exigences de changement de la population, lesquelles ont d’ailleurs forcé le conseil municipal de la Ville de Minneapolis à démanteler son service de police. Tous les aspects de la société font actuellement l’objet de remises en cause, particulièrement lorsqu’ils impliquent des entreprises manquant gravement au respect des droits de leurs clients, de leurs employés ou de la collectivité.

Ce même état d’esprit a prévalu lorsque les investisseurs ont voté en faveur de la résolution visant à établir un dispositif de supervision des droits de la personne directement au niveau du conseil d’administration d’Alphabet le 3 juin dernier.

Que s’est-il passé ensuite?

Le discours d’introduction à l’assemblée annuelle par le président du conseil d’administration d’Alphabet, John L. Hennessy, a représenté le premier signe qu’un changement s’amorçait potentiellement lorsqu’il a souligné l’importance des droits de la personne, des propos contrastant effectivement avec le ton plutôt désinvolte jusqu’à présent de la société à l’égard des recommandations de vote. Et même si (comme convenu), la résolution n’a pas été retenue, elle a recueilli un soutien d’environ 45% de l’ensemble des suffrages indépendants. En d’autres termes, près de la moitié des investisseurs ne faisant pas partie de l’équipe de direction a soutenu une mesure dont personne n’avait entendu parler il y a un an.

Cette expérience nous permet de confirmer deux aspects qui se sont déjà produits de multiples fois lors d’efforts d’engagement précédents. Premièrement, une proposition d’actionnaires produit des effets même lorsqu’elle n’obtient pas le soutien de la majorité. Il s’agit en réalité d’un instrument permettant d’éveiller les consciences environnementales, sociales ou de gouvernance et de susciter chez les sociétés de l’intérêt pour une recherche de solutions. Deuxièmement, nous vivons dans un monde imprévisible. Une bataille qui paraissait perdue peut subitement tourner en votre faveur.

Nous espérons donc qu’Alphabet en profitera pour commencer à penser et agir différemment à l’égard des risques concernant les droits de la personne que ses activités comportent. Nous vous tiendrons informés.