29 Mai 2020

Les trois aspects ESG (environnementaux, sociaux et de gouvernance) n’ont jamais été logés à la même enseigne, le premier et le dernier suscitant généralement beaucoup plus d’attention que celui du milieu. La pandémie de la COVID-19 a toutefois révélé l’importance des risques sociaux.

En 2016, une époque déjà ancienne dans le monde de l’investissement responsable (IR), nous avions effectué un sondage de connaissances et de comportements auprès des investisseurs et des conseillers. Celui-ci portait plus précisément sur les pratiques et les objectifs d’investissement responsable et nous avions remarqué, malgré un niveau général de connaissances dans l’ensemble plutôt faible, la prépondérance du «E» dans leur esprit, à savoir les aspects environnementaux. L’investissement responsable semblait se limiter aux aspects environnementaux.

Quatre ans plus tard, la donne a complètement changé. Les connaissances sur l’IR se sont significativement améliorées (quatre investisseurs sur cinq souhaitent que leur conseiller financier les informe sur les solutionsIR1 et un sondage révèle que 60% des conseillers en placement évoquent de façon proactive l’IR avec leurs clients2, par rapport à moins de 15% en 20183), mais surtout, les aspects environnementaux ne supplantent plus totalement les deux autres catégories de risque.

En effet, les enjeux sociaux revêtent une importance croissante, notamment en raison de l’ajustement des sociétés aux exigences de sécurité et de stabilité économique de leurs employés durant la pandémie. Il s’agit d’une dimension nouvelle d’intégration générale de considérations sociales, au-delà des initiatives existantes de nature philanthropique ou de soutien à la collectivité.

Nombre de sociétés ont décidé d’améliorer, ou de protéger, le revenu de leurs employés en réponse à l’impact économique de la crise ou des nouvelles menaces encourues sur le lieu de travail.

Le cas des épiceries constitue un exemple éloquent. Presque immédiatement après que les risques de santé posés par la COVID-19 aient été analysés, les trois principales chaînes de détaillants alimentaires au Canada (Sobeys, Loblaw et Metro) ont annoncé leurs intentions d’augmenter temporairement le salaire de leurs employés et de mettre en œuvre des mesures de protection, comme la pose de panneaux de plexiglas devant les caisses.

De nombreux détaillants aux États-Unis ont réagi de manière similaire, notamment la 20e du classement Fortune500 des plus grandes sociétés américaines en termes de revenu: Kroger. Dès le début, l’enseigne a offert une «prime de héros» de 2$ par heure à ses employés de première ligne. C’est surtout la suite qui est importante.

Alors que la crise sévissait sans relâche et exposait à tous les risques les employés encore en poste, la société a mis fin à la prime de héros pour faire ramener les salaires au même niveau qu’avant la COVID. Pourtant, on ne comptait pas moins de cinq décès parmi les employés de Kroger au Michigan. Comme si cela ne suffisait pas, il a été révélé que le chef de la direction de la société, Rodney McMullen avait perçu une rémunération annuelle de plus de 21 millions$. L’information figurait effectivement dans les documents déposés auprès de la SEC, tout comme les salaires des autres dirigeants, soit une enveloppe salariale de plusieurs millions de dollars.

Puisque le salaire médian d’un employé de Kroger s’établissait à 26790$ en 2019, l’écart avec la rémunération du chef de la direction se situe à 1 pour 789, un différentiel trois fois supérieur à la moyenne aux États-Unis. Désavoué publiquement et de façon assez prévisible pour l’expiration de la prime des héros, le détaillant a annoncé qu’il verserait à ses employés une somme forfaitaire de 400$ à titre de remerciement pour leurs efforts durant la crise.

Où est la morale dans cette histoire? Très clairement, lorsque Kroger a tenté de ramener les salaires de ses employés de première ligne au niveau antérieur à la crise, la rupture avec le «S» de l’acronyme ESG était consommée. L’importance croissante des risques sociaux, compte tenu de leur impact sur l’image de marque, devrait achever de convaincre les sociétés se demandant encore si elles doivent changer de manière fondamentale. Le faire semblant ne fonctionne plus lors d’une crise telle que celle que nous traversons. Ces aspects devraient sérieusement préoccuper Kroger, qui ne se situe qu’à la 13e position du classement des épiceries préférées des Américains alors que la concurrence dans le secteur bat son plein. On peut difficilement imaginer que ces actions contribueront à lui redonner du lustre.

Dès l’instant où les investisseurs commencent à se soucier des répercussions réelles des risques sociaux, et ça semble être le cas, les sociétés qui ne parviennent pas à traiter toutes les parties prenantes comme il se doit, incluant leurs propres salariés, auront de plus en plus de difficultés à attirer et retenir clients et employés. Un comportement bien peu durable…

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1 Sondage d’opinion des investisseurs de l’Association pour l’investissement responsable de 2019

2 Investment Executive, classement des courtiers de 2020

3 Sondage des investisseurs Desjardins SOM de 2018