Le monde de l’entreprise sait que les rémunérations excessives de leurs dirigeants dépassent la question de la gouvernance et deviennent une source majeure d’inégalité. Est-il toutefois prêt à agir?

par David Rutherford

En mars l’an dernier, des douzaines de dirigeants suscitaient la sympathie de la population, après avoir annoncé une baisse de leur rémunération en solidarité des employés touchés par les fermetures d’entreprises provoquées par la COVID. Effectivement, 70 % des répondants d’un sondage de Just Capital estimaient que ces baisses de salaire pouvaient représenter des « moyens significatifs de diminuer les coûts des entreprises et éviter des licenciements ».

Chez NEI, nous ne partagions pas totalement leur optimisme. Ces baisses de salaire nous semblaient largement symboliques, car l’essentiel des rémunérations des dirigeants consiste en des primes basées sur le cours boursier de l’entreprise. En outre, ces baisses ne devaient pas masquer le fait qu’un nombre significatif d’entreprises offrent de toute façon des rémunérations excessives à leurs dirigeants et à leur chef de la direction, voire « extrêmement excessives » dans bien des cas. En réalité, la question des rémunérations des dirigeants a dépassé le cadre d’un problème de gouvernance pour devenir un facteur significatif de contribution à l’inégalité sociale.

 

Commençons par poser la bonne question

Lorsque nous avons dévoilé nos recherches sur l’impact des rémunérations excessives de dirigeants, à l’automne 2020, nous avons mis le doigt là où ça fait mal. Nous révélions effectivement à quel point cet enjeu ESG dépassait de loin le simple problème de mauvaise gouvernance que discernent habituellement les investisseurs, représentant une source potentielle de perturbations particulièrement significatives qui contribuent à l’inégalité sociale. À notre avis, il faut moins se demander si tel ou tel chef de la direction mérite vraiment ce qu’il encaisse qu’à quel point son salaire contribue à l’inégalité sociale.

En d’autres termes, les sociétés ne peuvent se contenter de diminuer la rémunération de leurs dirigeants, redistribuer les montants ainsi épargnés à leurs employés et espérer régler le problème une fois pour toutes. Ce mode de pensée d’avant pandémie ne règle rien et nous l’avons prouvé. Effectivement, nous avions calculé qu’une baisse de salaire de 15 % des dirigeants de Walmart permettrait d’augmenter le salaire annuel des employés du détaillant de six dollars par an. Les sociétés doivent aujourd’hui penser différemment leur responsabilité dans ce problème d’inégalité sociale et trouver une solution.

 

Évaluer le bien-être financier

Nos émules de Just Capital voient l’enjeu exactement sous le même angle. Ils viennent effectivement de lancer la Worker Financial Wellness Initiative, qui aidera les sociétés à « faire de la santé et de la sécurité financière des employés une priorité des investisseurs et des dirigeants d’entreprise ». Leur effort vise en effet notamment à aider les sociétés dans l’évaluation du bien-être financier de leurs employés, même celles qui s’efforcent déjà d’offrir une rémunération juste, pour aller au-delà d’une simple augmentation du salaire minimal. Ça n’est pas tout.

Il s’agit également, et c’est là l’essentiel, d’encourager les sociétés à soutenir financièrement les initiatives visant notamment à améliorer les avantages sociaux, contribuer aux régimes à destination des employés, améliorer la formation, mieux rétribuer les stages, augmenter les bourses d’études et contribuer aux initiatives communautaires bénéficiant clairement à tous.

 

Aider les sociétés à penser différemment

La clé du problème consiste à aider les sociétés à comprendre réellement l’importance de l’enjeu. Celles qui acceptent de penser différemment la rémunération de leurs dirigeants peuvent commencer par envisager ces trois propositions :

  1. Diminuer la rémunération en deçà du niveau excessif (ou la maintenir au niveau existant dans certains cas) afin de réduire le risque d’image pour la société;
  2. Représenter un exemple pour les autres sociétés, afin de les encourager à s’engager dans la même voie qui vise à réduire les inégalités;
  3. Inspirer des organisations pour qu’elles trouvent des façons innovantes de traiter ce problème d’inégalité, comme faire en sorte que les banques créent des programmes pour les clients des collectivités les moins bien desservies.

Tout commence par un changement de paradigme en matière de rémunération des dirigeants, en se posant les questions suivantes : combien, comment et pourquoi? Pour la dernière, la réponse consistant à lier la rémunération des dirigeants aux résultats ESG de la société constitue une solution évidente déjà largement adoptée et (bonne nouvelle) et qui a le vent en poupe. Un nombre croissant d’entreprises reconnaît effectivement que l’inégalité constitue un problème à régler, et la façon de rémunérer leurs dirigeants fait partie de la solution. Tous les conseils d’administration fixent le salaire de la direction de l’entreprise et nos dialogues avec plusieurs sociétés révèlent une prise de conscience accrue du besoin de changement.

Le message est passé. L’intention est là. Il faut maintenant que les sociétés passent à l’étape suivante et agissent.