La réaction des grandes sociétés technologiques à l’attaque perpétrée contre le Capitole des États-Unis confirme que celles-ci doivent traiter depuis longtemps le risque pour les droits de la personne

Lorsque des centaines de manifestants ont pris d’assaut l’édifice du Capitole à Washington, le 6 janvier, tous les regards se sont braqués sur le président Trump. L’histoire confirmera son rôle comme instigateur de cette rébellion (mal lui en a pris), mais pour l’instant, nous devons nous pencher sur la responsabilité des grandes sociétés technologiques qui ont facilité la tenue de ces événements, dans les jours et semaines qui ont précédé et durant toute la présidence Trump.

Comme l’a bien noté le New York Times du lendemain de cette insurrection, la planification de l’événement a commencé sur Facebook. Durant les 48 heures au cours desquelles les surveillants de la plateforme se sont demandé si cette activité contrevenait aux conditions d’utilisation, 320 000 membres avaient rejoint le groupe qui a organisé l’attaque du Capitole.  Lorsque Facebook a finalement décidé de supprimer le groupe en question, les dégâts que l’on connaît avaient déjà été causés.

Une réaction décalée ou une volte-face calculée?

Dès le lendemain de la rébellion, Facebook et Twitter ont supprimé le compte de Donald Trump. Cette décision soudaine fleurait malgré tout l’opportunisme, tout comme celle du vice-président Mike Pence et d’un certain nombre d’autres élus de premier plan. La rhétorique enflammée de Donald Trump a copieusement alimenté les deux plateformes pendant des années, mais il a fallu la diffusion en direct de l’assaut d’un symbole de la démocratie aux yeux de nombreux Américains pour déclencher la décision de fermeture de son compte.

Nous comprenons que les politiciens louvoient dans leur positionnement pour plaire au plus grand nombre d’électeurs, mais les sociétés cotées en bourse ne devraient pas fonctionner de la même manière, dans l’unique objectif de maximiser leurs profits. Ceux de Twitter et Facebook ont effectivement triplé et doublé respectivement durant les quatre années de la présidence Trump.   Maintenant que celui-ci quitte la Maison-Blanche, les deux réseaux sociaux semblent avoir plus de facilité à couper les ponts avec lui.

Chez Placements NEI, nous estimons que des sociétés comme Facebook et Twitter doivent montrer la voie grâce à des politiques et des protocoles qui reconnaissent l’utilisation potentiellement néfaste de leur technologie, dont la puissance colossale s’accompagne effectivement d’une responsabilité proportionnelle, pas seulement vis-à-vis de leurs actionnaires, mais de l’ensemble des parties prenantes.

Nous exprimons à voix haute ces attentes dans nos initiatives de propriété active auprès de sociétés comme Alphabet (la société mère de Google) dans le cadre d’un dialogue sur la question des droits numériques, qui visent notamment la protection de la confidentialité des utilisateurs et l’élimination des groupes d’incitation à la haine. Nous avons clairement indiqué qu’une responsabilité sociale d’entreprise ne consiste pas uniquement à choisir quelques facteurs ESG, tels que le zéro net pour les émissions de carbone, mais également à intégrer des risques délicats, comme les menaces pour les droits de la personne sur sa plateforme.

Les droits numériques ne devraient faire l’objet d’aucune concession sous

Il devrait s’agir d’un objectif non négociable pour des sociétés technologiques fondées avec des intentions parmi les plus nobles. « Don’t be evil » a longtemps été le slogan de Google, qui promettait de faire « le bien pour le monde, même en renonçant à certains gains à court terme ».  Apparemment, l’entreprise a un peu dévié de son cap, en tout cas si l’on se fie à la litanie de plaintes égrenées par plus de 200 de ses employés, lesquels ont fini par constituer un syndicat pour se faire entendre :  collaboration avec des gouvernements coercitifs pour développer des technologies d’IA au service de leur ministère de la Défense, revenu publicitaire généré par des groupes d’incitation à la haine, etc.

Rappelons également que Google se trouve visée par une poursuite concernant les lois antitrust à l’initiative du ministère de la Justice des États-Unis. N’oublions pas le boycottage de Facebook l’été dernier par des annonceurs de premier plan, même si l’événement a eu une portée finalement plutôt symbolique. À l’avenir, les conséquences pourraient s’avérer bien plus préjudiciables aux activités de Facebook.

Fin de la récréation pour les sociétés technologiques? Est-ce au fond le vrai événement de la fin de la présidence Trump? Dans une démocratie, le pouvoir revient entièrement aux électeurs; dans le monde de l’entreprise, celui-ci n’appartient plus entièrement aux actionnaires. D’autres parties prenantes ont de plus en plus souvent voix au chapitre elles aussi dans le fonctionnement des entreprises.

Celles qui refusent de l’admettre prennent des risques. Nous avons demandé à Alphabet de se doter d’une structure pour traiter le risque sur les droits de la personne dans ses activités. Même si cela prend forme, nous n’allons pas nous contenter d’attendre tranquillement : premièrement, car notre philosophie consiste à nous engager activement auprès des sociétés afin de protéger et d’améliorer la valeur des placements de nos investisseurs et, deuxièmement, parce qu’Alphabet, Google, Facebook et les autres grandes sociétés technologiques demeurent par ailleurs pleines de potentiel.

Nous estimons effectivement qu’elles peuvent toujours susciter un changement positif, précisément car celui-ci ne compromettrait pas leur rentabilité, et préférons, au risque de manquer d’originalité, que toute la population s’en rende compte sans avoir besoin d’événements tels que celui du 6 janvier dernier.