24 Avril 2020

La crise de la COVID-19 a décimé le revenu, les profits et les cours boursiers des sociétés. Les gouvernements du monde entier ont déjà promis des billions de dollars de soutien financier, bien au-delà des mesures adoptées durant la crise financière de 2008-2009.

Le montant de ces dépenses publiques fait l’objet d’un débat qui pourrait durer très longtemps, mais c’est à notre avis leur emploi qui revêt le plus d’importance.

À mesure que les sociétés se tournent vers des financements publics pour redresser leur bilan, il faut effectivement se demander à quoi ces sommes serviront.

Commençons par le transport aérien. Des recherches de l’ISS indiquent qu’au cours de la dernière décennie, les compagnies aériennes ont dépensé un tiers de plus pour racheter leurs propres actions que le montant réclamé actuellement au gouvernement américain pour faire face à la pandémie. Lors d’un rachat d’actions, une société se porte acquéreuse de ses propres titres de participation sur le marché, car elle les estime sous-évalués. Depuis 2010, les compagnies aériennes américaines ont affecté 79 milliards$ US à ces rachats d’actions. Actuellement, elles réclament au gouvernement des États-Unis la somme de 54 milliards$ US (et devraient apparemment n’obtenir que la moitié).

Elles ne sont pas les seules à soumettre des demandes de renflouement en espèces ou à effectuer des rachats de leurs propres actions quand celles-ci se sont dépréciées. Ces opérations ont effectivement augmenté significativement dans tous les secteurs d’activité au cours des 10 dernières années. Il s’agit d’une pratique courante et nous craignons que d’autres investissements soient sacrifiés à cette fin. En outre, nous sommes encore plus préoccupés par l’étroit rapport entre rachats d’actions et rémunération des dirigeants. Le retrait de titres sur le marché permet effectivement de doper les bénéfices par action (BPA), lesquels entrent habituellement dans la composition de la rémunération des dirigeants.

Les pouvoirs publics américains ont apparemment réalisé le risque de mauvaise affectation de cet argent public. Le U.S. Coronavirus Aid, Relief, and Economic Security Act (le «CARES») exige ainsi des conditions particulières en matière de distribution du capital et de rémunération des dirigeants pour les sociétés qui se prévalent de ses dispositions. Celles-ci prévoient notamment de suspendre tout rachat d’actions jusqu’à l’année qui suit celle du remboursement des dernières sommes obtenues à des fins de renflouement et de geler les versements de dividendes, tout en limitant la rémunération des dirigeants sur la même période.

Il s’agit d’aspects particulièrement importants révélés par la COVID-19. Au-delà des modalités prévues par cette loi, nous tenons à encourager toutes les sociétés (qu’elles bénéficient de deniers publics ou non) à se demander :

  • s’il est dans l’intérêt de toutes les parties prenantes d’affecter des capitaux à des rachats d’actions ou à des augmentations de dividendes plutôt qu’au financement de congés maladie ou de garanties de salaire;
  • si une rémunération des dirigeants assise sur des paramètres tels que les BPA représente une bonne solution; si les évaluations de facteurs ESG servent à quelque chose; et si oui, à quoi;
  • si la crise de la COVID-19 et toutes les formes de financement public mises en œuvre pour l’occasion représentent une occasion non seulement de revoir les pratiques de distribution de capitaux publics ainsi que la vocation d’une société.

Les crises représentent souvent des catalyseurs de changement. Même si nous reconnaissons que les entreprises doivent composer avec des difficultés de nature urgente en raison de la pandémie, les circonstances actuelles constituent un terreau fertile pour organiser des réformes profondes.

Les mesures à court terme comme les rachats d’actions et les politiques de maintien des dividendes ne permettent pas aux sociétés de mieux résister à cette crise ou aux suivantes. C’est la raison pour laquelle nos dialogues portant sur la gouvernance demanderont aux sociétés de s’interroger sur leur résilience à long terme à la lumière des risques provoqués par la répétition constante des mêmes pratiques, y compris en termes d’affectation des capitaux.

Vous pouvez consulter la question de la gouvernance ainsi que nos quatre autres thèmes de dialogue pour 2020 dans notre Liste Focus annuelle.